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Critique : « Mommy » de Xavier Dolan

arton26911-ef28dA vingt-cinq ans seulement, Xavier Dolan a déjà cinq longs métrages à son actif : J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires, Laurence Anyways, Tom à la ferme, et maintenant Mommy, prix du Jury du dernier Festival de Cannes.

Si ses premières oeuvres pouvaient faire débat, certains lui reprochant un maniérisme et un lyrisme outrés cachant un propos un peu creux, le dernier opus du « prodige du cinéma canadien » mettra tout le monde d’accord. Avec ce mélo familial, Xavier Dolan frappe un grand coup et signe sans conteste son plus grand film, et accessoirement le meilleur de l’année à ce jour, porté par l’interprétation d’un trio d’acteur magistral.

Après s’être frotté à un grand sujet avec l’épopée d’un homme voulant devenir femme (Laurence Anyways), et au film de genre avec le très réussi Tom à la ferme, l’acteur réalisateur reprend un thème qu’il avait déjà abordé lors de son premier long-métrage, J’ai tué ma mère, celui des relations mère-fils, mais sous un angle différent puisque le thème récurrent de l’orientation ou de l’identité sexuelle n’est plus présent ici, où seule compte la survie.

2-137-80539Dans la province de Montréal, Diane Després, alias Die (Anne Dorval), une mère veuve en plein déclassement tente de joindre les deux bouts alors qu’elle vient de récupérer son fils de quinze ans, Steve (Antoine Olivier Pilon) d’un centre pour mineur où il a provoqué un incendie. Aussi attachant qu’instable et imprévisible, l’adolescent bouleverse et déséquilibre la vie de sa mère, tout en déstabilisant la vie de leur mystérieuse voisine Kyla (Suzanne Clément), avec qui la mère et le fils font connaissance à la suite d’un affrontement d’une grande puissance.

Mommy est un vrai film d’acteurs, qui laisse à Anne Dorval tout le loisir d’exprimer sa grande exubérance dans un argot local absolument délicieux et hilarant, à l’image de son look décalé. Un rôle en or pour cette actrice révélée par une série canadienne à succès. Tout en contraste, Suzanne Clément (déjà impressionnante dans Laurence Anyways) interprète brillamment une prof bègue dépressive tout en réserve, à la parole au contraire bloquée. Un personnage clé qui parviendra de façon surprenante à équilibrer ce duo familial ô combien instable. De son côté, le jeune Antoine Olivier Pilon n’est pas en reste et s’impose comme la révélation du film, dégageant un charisme fou et une énergie impressionnante capable d’exploser à n’importe quel moment.

Mais au-delà de la direction d’acteurs exemplaire, on est également frappé par la grande maîtrise formelle du film et la mise en scène de Dolan, qui ose le format carré pour être au plus près de ses personnages. Un format avec lequel il saura jouer de la plus belle des façons grâce à un plan parfait dans lequel Steve écarte le cadre avec ses mains. On retrouve aussi mais de manière moins ostentatoire et systématique les motifs classiques qui font la patte de l’auteur : les jeux de lumière (particulièrement belle ici) et des ralentis qui viennent accentuer les moments les plus dramatiques.

068027Et bien sûr, la musique qu’il intègre complètement dans l’action avec des tubes ultra-populaires joués in extenso (il le dit et le répète, Titanic est son film préféré). On se souviendra de Colorblind des Counting Crows qui accompagne le ballet de Steve avec un caddie, d’On ne change pas de Céline Dion, « trésor national » sur lequel s’abandonnent joyeusement ce trio d’acteurs incroyable dans une parenthèse enchantée; ou encore de Vivo per lei, que Steve interprète dans une scène de karaoké décisive où la tension monte crescendo, à l’origine d’un des climax du film, sans trop en dévoiler.

On a beau chercher des défauts à ce film, difficile d’en trouver tant Dolan parvient à nous charrier entre éclats de rires et de larmes, entre espoir et désespoir, calme et tempête. Et ce sur plus de deux heures, sans que l’on ressente, au contraire de certains de ses précédents films, la moindre once d’ennui. On comprend mal d’ailleurs, comment le jury Cannois n’ait pu lui attribuer que le moins bon de ses prix. Mais peu importe, Mommy explose tout sur son passage par la force de son énergie et de son souffle dramatique. Une pure merveille.

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Critique : « Tom à la ferme » de Xavier Dolan

ImageAprès trois variations sur le thème de l’amour impossible, J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires et Laurence Anyways, le (très) jeune réalisateur québécois Xavier Dolan, 25 ans, change de style et de registre avec Tom à la ferme, un thriller à la Hitchcock adapté d’une pièce de théâtre de son compatriote Michel Marc Bouchard. Devant et derrière la caméra, à l’instar de ses deux premiers opus, il incarne dans ce film un publicitaire de Montréal qui se rend dans la famille de son compagnon défunt pour ses funérailles. 

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Son quatrième film s’ouvre par un texte adressé à Guillaume, l’homme qu’il vient de perdre, que Tom écrit sur un papier sopalain et qui s’achève par ces mots : « Maintenant, tout ce qui nous reste à faire, c’est te remplacer ». Une phrase qui s’avère révélatrice de ce qui attend ce jeune citadin en visite à la campagne. En arrivant à la ferme, vide, Tom fait connaissance avec Agathe, la mère de Guillaume, qui ignore qui il est et tout de la relation qu’il entretenait avec son fils. Ce qui n’est pas le cas de Francis, le frère aîné, brute épaisse qui va malmener Tom et le pousser à se substituer à son frère pour calmer la douleur de sa mère, tout en lui interdisant de lui révéler la vérité sur qui il est vraiment.

Mêlé de force à cette mascarade dans laquelle il doit jouer à l’hétéro en racontant à la mère les pseudo frasques de son fils avec une ex délurée, son héros va être confronté tour à tour à toutes sortes de sentiments contradictoires vis à vis de son persécuteur : peur, fascination, attraction-répulsion (synthétisés dans une excellente scène de tango). Pas si innocent que ça, et touché par le syndrome de Stockholm, Tom risque bien de se prendre à ce jeu malsain, à ses risques et périls puisque le personnage de Francis, formidablement interprété par Pierre-Yves Cardinal, semble avoir toutes les caractéristiques du psychopathe.

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Ici, exit les tics des débuts : plans bariolés et pop, multiples ralentis et exubérances. Dolan adopte une mise en scène plus sobre et maîtrisée, et un style virtuose qui rend de multiples hommages à Hitchcock. Une influence revendiquée très clairement à travers la musique qui rappelle celle de Bernard Hermann, une séquence derrière un rideau de douche en clin d’oeil à Psychose, ou encore une course poursuite derrière un champ de maïs évoquant La mort aux trousses. Très efficace pour faire monter le suspense et entretenir une tension permanente, avec un jeu sur l’espace permanent venant renforcer le sentiment de claustrophobie du personnage principal qui se retrouve littéralement pris au piège, Tom à la ferme s’aventure aussi sur le terrain de la psychologie en auscultant assez finement les thèmes du deuil, du mensonge, de l’amour et de la folie.

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Devant cette incontestable maîtrise, pas étonnant que le jeune prodige du cinéma canadien vienne d’obtenir la consécration qu’il attendait tant avec une sélection officielle au prochain Festival de Cannes pour son prochain film, Mommy. Un festival dans lequel il avait déjà d’ailleurs reçu la Queer Palm pour l’excellent Laurence Anyways.

Critique : « Laurence Anyways » de Xavier Dolan

À 23 ans, Xavier Dolan en est déjà à son troisième long métrage… Après les remarqués « J’ai tué ma mère« , qui évoquait les relations on ne peu plus tendues entre un ado homosexuel et sa mère, et « Les amours imaginaires« , l’histoire d’une sorte de ménage à trois platonique dans lequel deux amis (un gars, une fille) se disputaient le même éphèbe, il revient sur les écrans avec « Laurence Anyways« , une histoire d’amour sur fond de transidenté. Si son style baroque et volontiers esthétisant peu agacer, il faut reconnaître que le jeune cinéaste québécois a réussi en quelques petites années à marqué sa patte faite entre autres de ralentis bariolés sur fond de musique pop dans le paysage du film francophone. Son dernier film s’est d’ailleurs vu récompensé de la Queer Palm au dernier Festival de Cannes, qui a toujours fait honneur aux films de Xavier Dolan dans la sélection « Un certain regard ».

Si « Laurence Anyways » parle d’un homme qui veut (et va) devenir femme, c’est avant tout d’une histoire d’amour dont il est question. Celle d’un couple passionné : lui, Laurence (Melvil Poupaud), prof de littérature de 35 ans et jeune romancier prometteur. Elle, Fred (Suzanne Clément), scripte dans le cinéma, qui l’aime depuis quelques années. Sauf qu’un jour, Laurence révèle à Fred qu’il a toujours voulu être une femme, et lui demande de l’accompagner dans son processus de transformation. Voilà de quoi ajouter à la confusion des genres déjà instaurée dans le choix de leurs prénoms (comme Fred, Laurence est un prénom mixte au Québec)… Cette métamorphose de Laurence en femme, que l’on suivra sur une dizaine d’années (de la fin des années 80 à la fin des années 90) n’est pourtant pas le sujet central du film, puisque c’est sur la relation entre ces deux personnages qui s’aiment et se déchirent que Dolan se concentre.

A travers les différentes étapes qui marquent le parcours de Laurence vers sa transformation finale, le cinéaste explore des thèmes multiples. Comment accepter que ce qu’on aime chez l’autre est tout ce qu’il déteste chez lui, comme lui crie Fred quand il apprend sa décision. Comment l’accompagner malgré tout dans sa transformation et faire face au regard des autres et de la société. Comment conserver le désir pour quelqu’un qui change de genre… Si Fred tente au départ tant bien que mal de soutenir Laurence dans sa démarche et son parcours du combattant, au détriment de ce qu’elle veut (« un homme »), leur couple ne pourra survivre à la volonté d’être elle-même de Laurence. Une histoire d’amour tragique et moderne en somme, mais pleine de vie, de force et d’espoir. L’espoir que Laurence garde de retrouver un jour celle qu’elle aime, mais qui ne peut pas l’aimer telle qu’elle se veut être.

Il faut saluer ici la prestation d’une grande sobriété de Melvil Poupaud, qui évite l’écueil d’en faire trop et s’avère à la fois convainquant et très touchant. Sa prestation est cela dit quasiment éclipsée par celle de sa partenaire Suzanne Clément, criante de vérité, d’amour, et d’une rage qu’elle laisse éclater au détour de scènes particulièrement intenses. Le reste du casting n’est pas en reste avec notamment une Nathalie Baye épatante dans le rôle parfaitement écrit de la mère de Laurence, et Monia Chokri, irrésistible, qui incarne la soeur lesbienne de Fred.

Si on peut reprocher au film sa durée peut-être un peu excessive et ses effets de style parfois un peu trop appuyés (il faut aimer), il faut reconnaître que « Laurence Anyways » est un film d’une grande force et d’une grande beauté, qui ne laisse pas le spectateur indifférent. Son auteur est décidément un jeune réalisateur à suivre.